Un reportage télévisé d’Ici Lorraine intitulé « Ces herbes pas si mauvaises : les ressources de la renouée du Japon » nous invite à restituer cette histoire vécue : le cas d’une plante honnie des uns, appréciée des autres.
En filigrane, difficile de ne pas faire le parallèle avec le traitement réservé aux moulins et aux étangs. À une différence près, la renouée a gagné : il y en a de plus en plus.
Ce n’est pas le cas des ouvrages hydrauliques, puisque la même idéologie milite pour qu’il y en ait de moins en moins.
1) Un diagnostic initial dépourvu de science : éradiquer à tout prix
Il y a une bonne vingtaine d’années, la renouée du Japon est devenue l’ennemi public numéro un des gestionnaires d’espaces naturels. Sans réelle connaissance botanique de l’espèce, ni analyse scientifique de sa dynamique écologique, un diagnostic univoque s’est imposé comme une évidence : il fallait l’éradiquer.
Le paradoxe est frappant. Ceux-là mêmes qui dénoncent, à juste titre, l’arrogance de l’homme lorsqu’il prétend corriger la nature, n’ont montré aucune hésitation à appeler à l’éradication totale de la renouée du Japon.
Pourtant, l’environnementaliste averti rappelle d’ordinaire qu’il est extrêmement dubitatif quand l’homme prévoit « d’éradiquer ». La cible selon lui est tout simplement une espèce jugée inutile ou gênante pour ses propres activités — hors cas avérés de danger sanitaire pour l’homme ou les animaux.
Dans le cas de la renouée, le bon sens et le principe de précaution ont été purement et simplement bafoués. Ils ont été remplacés par une posture idéologique : désigner un coupable, lui déclarer la guerre et agir sans compréhension préalable des mécanismes écologiques en jeu.
Pour s’occuper et s’investissant d’une mission, les techniciens GPN des syndicats de rivières, des Parcs naturels régionaux et autres structures environnementales se sont emparés d’un discours alarmiste présenté comme incontestable, puis se sont mobilisés, armés de fonds publics. Face à un discours unanime, toute remise en question relevait d’une stupide hérésie. Comme pour les moulins et étangs, encore en 2026.
La croyance et le dogme ont pris le pas sur la science.
2) Une sémantique de guerre pour justifier l’action
Pour entraîner l’adhésion, la renouée a été affublée d’un vocabulaire anxiogène : peste végétale, cancer des rivières, fléau végétal, plante invasive indestructible, danger pour les infrastructures, plante tueuse, cauchemar des Collectivités…
Des rapports municipaux citaient des foyers d’infestation ou des zones contaminées, un vocabulaire directement emprunté au registre sanitaire (infection, foyer, contamination) et au registre militaire (lutte, fronts, éradication).
Ce champ lexical très agressif visait à consacrer des fonds publics et à tenter de justifier des travaux lourds très invasifs au titre de l’écologie.
Certains élus usaient même dans leur rhétorique guerrière de « devoir moral d’éradication » ou de « menace pour le patrimoine national ». Tout cela était aussi grotesque que stupide, mais la plante devenant un ennemi politique, les Collectivités se devaient d’engager des moyens pour vaincre ce fléau.
Cette sémantique martiale n’avait qu’un objectif : alarmer pour obtenir le consentement à payer des élus.
Dans ce catéchisme simplifié des techniciens apprentis sorciers, il n’y avait ni nuance, ni hiérarchisation des enjeux, ni comparaison avec d’autres pressions bien plus graves sur les milieux : artificialisation des sols, pollutions multiples…
La renouée est ainsi devenue un bouc émissaire commode.
Là encore, comme pour les moulins et les étangs.
3) Vingt ans plus tard : une guerre perdue tombée dans l’oubli
Le bilan est sans appel : la guerre contre la renouée est un échec.
Les techniques mises en œuvre sous couvert d’écologie – arrachage massif, bâchage (produits pétroliers), usage d’herbicides puissants, excavation complète des sols et mise en décharge- se sont révélées inefficaces mais toujours extrêmement coûteuses en euros avec un bilan CO² jamais pris en compte. Si l’évacuation, transport et traitement des terres ont pu être efficaces (?), l’opération spectaculaire reste cocasse et vaine : la renouée repousse ailleurs.
La plante est toujours là, narguant les uns et satisfaisant les autres — animaux et insectes compris. Quinze années ont été perdues à lutter contre un symptôme plutôt qu’à s’interroger sur les causes : non-gestion d’espaces souvent publics, abandon des friches industrielles.
La renouée a colonisé les vides… mais pas les forêts.
4) Combien a coûté cet échec ?
Des sommes considérables ont été englouties par les Collectivités territoriales. Des millions d’euros d’argent public — combien exactement ? — ont été dépensés sans suivi, sans indicateurs de résultats, sans évaluation indépendante des actions menées.
L’argent public est réputé gratuit, c’est bien connu.
Aucun contrôle rigoureux n’a été réalisé a posteriori pour mesurer l’efficacité réelle des opérations. L’échec est resté sans responsables, comme toujours lorsque l’idéologie remplace la rigueur.
5) Vers une réhabilitation de la renouée du Japon ?
À contre-courant du discours dominant, le CEDEPA a très tôt consacré plusieurs articles à la renouée du Japon (https://cedepa.fr/), soulignant qu’elle n’était ni le monstre décrit, ni dépourvue d’intérêt.
Longtemps marginalisées, ces analyses commencent aujourd’hui à trouver un écho.
Des chercheurs, agronomes et praticiens reconnaissent désormais certaines vertus de la plante, comme en témoignent certains reportages :
Parmi ses qualités non exhaustives :
- plante mellifère, utile aux pollinisateurs en fin de saison ;
- floraison abondante et esthétique ;
- capacité à coloniser et stabiliser des sols dégradés ou abandonnés ;
- production importante de biomasse ;
- plante fourragère appréciée par certains animaux ;
- comestible pour l’homme (jeunes pousses) ;
- potentiel en phytoremédiation et en couverture des sols ;
- « cache-misère » végétal le long des routes jonchées de déchets : les détritus durables restent mais, mais deviennent invisibles dans la renouée.
Autant d’aspects largement ignorés par les discours officiels.
6) Épilogue
L’absence de bon sens et la méconnaissance du sujet ont conduit à des diagnostics techniquement hasardeux, onéreux pour la collectivité et sans résultats significatifs, puisque la renouée est aujourd’hui omniprésente dans les espaces publics : cours d’eau, bords de routes, friches urbaines.
La renouée du Japon illustre parfaitement ces lubies qui surgissent, mobilisent médias et budgets publics, avant de faire un flop retentissant après quelques années de gâchées (comme hier les pluies acides dont il était question quotidiennement).
Plutôt que de déclarer des guerres perdues d’avance, il serait nécessaire de renouer avec une écologie enfin pragmatique, fondée sur la connaissance, l’observation et la mesure, plutôt que sur l’idéologie et l’émotion.
cliché: une vraie pépinière de renouée dans la Bourboule, de quoi alimenter la Dordogne jusqu’à Libourne